Nécrologie

Kenzo Tange, l'architecte des mutations du Japon

LE MONDE | 23.03.05 | 16h23  •  Mis à jour le 24.03.05 | 10h05

 

enzo Tange est mort le 22 mars, dans sa maison de Tokyo, trois ans après avoir pris sa retraite. Il était âgé de 91 ans.

Comme Philip Johnson, gourou de l'architecture américaine, disparu le 25 janvier, Kenzo Tange était l'une des stars internationales de l'architecture de la deuxième moitié du XX e siècle, l'homme qui parvint à imposer la marque du Mouvement moderne sur les cendres du Japon d'après-guerre. Comme Johnson, il avait obtenu le "Nobel" de l'architecture, le prix Pritzker, en 1987.

Tange avait rencontré un idéal formel et urbain dans l'oeuvre de Le Corbusier, et avait su se forger un style fort et aussi constant que le permet une agence qui aura compté plusieurs centaines d'architectes, dont plusieurs des plus célèbres du Japon : Fumihiko Maki (Pritzker 1994), Koji Kamina, Arata Isozaki, Kisho Kurokawa ou Yoshio Taniguchi qui vient d'achever le nouveau Musée d'art moderne de New York

Universellement reconnu, il a travaillé aux Etats-Unis, au Moyen-Orient, à Taïwan, à Singapour, en Europe... En France il a construit, notamment, à Paris, en 1991, à la demande du maire d'alors, Jacques Chirac, l'immeuble Grand Ecran, place d'Italie (13 e arrondissement), et à Nice, en 1997, le Musée des arts asiatiques de Nice.

Universellement honoré, Kenzo Tange était avec Ieoh Ming Pei l'un des deux architectes associés étrangers

de notre Académie des beaux-arts.

Les bâtiments de Tange ont modelé, pour le meilleur et pour le pire, le paysage de Tokyo et d'une grande part des villes japonaises, son agence n'ayant cessé de croître à l'instar des grandes firmes américaines : Studio Kenzo Tange, modeste unité devenue, en 1961, Kenzo Tange and URTEC, pour répondre au chant des sirènes de l'urbanisme international, prit enfin toute son ampleur en 1985 sous le titre Kenzo Tange Associates.

Oscillant entre les délices d'une architecture fière et propre, un urbanisme qui ne s'encombre pas de sentiments et une efficacité qui plaît aux gens pressés, Kenzo Tange Associates comptait une soixantaine d'associés principaux que venaient renforcer de nombreux collaborateurs.

A l'instar de ses agences, Kenzo Tange connut, après quelques tâtonnements, trois périodes bien marquées : la première fut celle d'un brutalisme lyrique, plutôt épuré.

La seconde le conduit à rattraper ses propres disciples sous le drapeau "métaboliste", qui tablera sur un développement biologique du tissu urbain et des formes architecturales à caractère proliférant.

La troisième fait enfin de Kenzo Tange un homme d'affaires tout-puissant dans le monde de la construction, quand le meilleur de l'architecture se réfugie, à l'ombre de ses propres gratte-ciel, dans le lacis des ruelles japonaises.

LA GUERRE ET LA PAIX

Né en 1913 dans la petite ville d'Imabari, dans la province d'Ehime, sur l'île de Shikoku, au sud d'Osaka, célèbre pour ses 88 temples, Kenzo Tange avait suivi des études d'architecte et d'ingénieur à l'université de Tokyo, où il obtint son diplôme en 1938. Pendant quatre ans, alors que la guerre épargne encore le sol japonais, il travaille chez Kunio Maekawa, qui avait lui-même travaillé deux ans à Paris avec Le Corbusier, d'où il avait rapporté les techniques du béton, sans pouvoir d'emblée les mettre en oeuvre dans le pays du bois.

De 1942 à 1945, Tange reprit ses études à Tokyo, tout en remportant deux prestigieux concours (non réalisés), fortement marqués par le style nationaliste alors de rigueur : le Mémorial de la Grande Asie (1942), inspiré des temples Shinto, au pied du mont Fuji, et le Centre culturel du Japon à Bangkok (1943) qui fait référence à l'architecture du palais impérial de Kyoto.

Après la guerre, devenu membre de l'Agence pour la reconstruction, Tange établit le plan d'urbanisme d'Hiroshima, anéantie le 6 août 1945, et y construit le Mémorial de la paix, qui sera achevé en 1955, un projet qu'il présenta en 1951 à la huitième conférence des CIAM, en Angleterre, obtenant une célébrité immédiate.

Il cherche alors à élaborer, selon ses propres termes, une"nouvelle tradition"qui puise son inspiration dans la tradition Jomon, d'aspect primitif, caractéristique de l'habitat rural. Cette approche se traduit par des bâtiments en béton brut, d'une plastique puissante, qu'il déroule sur la structure porteuse.

LE BÉTON ET LA VILLE

Le béton est alors devenu le matériau incontournable au Japon, où la fréquence des tremblements de terre rend encore difficile l'emploi de l'acier et du verre ; les familiers du paysage nippon peuvent reconnaître ici la préfecture de Kagawa et son gymnase (1959 et 1964), l'hôtel de ville de Kurashiki (Okayama, 1960), le Centre culturel de Nichinan (Miyazaki, 1962). Le monde entier connaît les deux stades des Jeux olympiques de Tokyo (1964), remarquables par la courbe de leurs toitures reposant sur des câbles d'acier tendus.

Seconde période : Tange se détourne du "débat sur la tradition", pour étudier les processus d'évolution de la ville contemporaine selon une approche théorique qui fait de lui un proche du mouvement métaboliste, animé notamment par Kurokawa, Maki et Kiyonuri Kikutake.

Ainsi naît l'ambitieux plan d'aménagement "Tokyo 1960", où, rompant avec l'ancienne idée de croissance concentrique, il projette de construire un gigantesque axe autoroutier linéaire joignant Tokyo et sa gare à la ville de Kisarazu, située de l'autre côté de la baie. A cet axe viennent se connecter des mégastructures architecturales, véritables villes verticales construites sur la mer. La nouvelle ville restera à l'état de projet.

Transposées à l'architecture, ces idées donnent naissance au Centre de communication de Yamanashi (1966), où les habitations viennent s'agrafer sur d'énormes piles cylindriques creuses, contenant les escaliers, les ascenseurs et les gaines techniques. L'Exposition universelle d'Ôsaka de 1970, dont il conçoit, avec Uzô Nishiyama, le plan-masse, marque l'apogée (et la fin) de cette époque dite métaboliste, et surtout le début d'une intense activité internationale, esquissée à Taïwan par la construction de l'université du Sacré-Coeur de Taïpeh (1967).

A partir des années 1970, troisième grande période, son architecture s'accorde progressivement aux normes internationales par l'emploi répété de parois de verre réfléchissant anonymes. Il en habille les façades de l'hôtel Akasaka Prince, du Sôgetsu Hall et de l'Hanae Mori Building à Tokyo. Comme il couvrira de carreaux de granit les tours gratte-ciel (242 m) de la mairie de Tokyo (1991).

Le gigantisme de cette dernière oeuvre symbolise le Japon économiquement triomphant de la fin des années 1980 et son style futuriste (évoquant une version high-tech de la cathédrale Notre-Dame de Paris) la promesse d'un avenir économique radieux pour le III e millénaire...

 

Frédéric Edelmann

Principales réalisations
1950 à 1995 : bâtiments du Parc de la paix d'Hiroshima.
1958 : préfecture de Kagawa.
1960 : hôtel de ville de Kurashiki.
1962 : centre culturel de Nichinan.
1963 : stades couverts des Jeux olympiques de Tokyo.
1964 : gymnase national Yoyogi, Tokyo.
1965 : cathédrale Sainte-Marie, Tokyo.
1966 : centre de communication de Yamanashi.
1968-1970 : plan général de l'Exposition internationale d'Osaka de 1970.
1972 : Hôtel Akasaka Prince, Tokyo .
1978 : Hanae Mori Building , Tokyo .
1985-1997 : tours à Singapour (Overseas United Bank, United Engineers, etc.).
1989 : tour de l'American Medical Association Chicago (Illinois).
1989 : Musée d'art moderne de Yokohama.
1990-1998 : coordination du quartier d'affaires San Donato à Milan (Italie) ; siège de BMW Italia et d'AGIP.
1991 : tours jumelles des bureaux de la préfecture de Tokyo dans le quartier de Shinjuku.
1991 : immeuble et cinéma Grand Ecran à Paris.
1996 : siège social de Fuji Television, Tokyo.
1998 : Musée des arts asiatiques de Nice.
2000 : Hôtel Tokyo Dome.

Article paru dans l'édition du 24.03.05