Ben Barka; démonte la mécanique du colonialisme en soulignant
les liens étroits entre le développement basé sur l'autogestion
et l'autosuffisance6 , et la lutte anti-coloniale. Douze ans plus
tôt, en 1948, lors d'une de ses premières missions sur le plan
international, Ben Barka s'était déjà distingué
par le procès qu'il fit au colonialisme, à Paris lors de sa
déposition aux Nations Unies; sur la situation des droits de l'homme
et des libertés publiques au Maroc.7
Il présenta, alors, un rapport détaillé sous sa signature
à l'Assemblée générale des Nations Unies;. C'est
ainsi qu'il fit ses véritables débuts sur la scène
internationale - l'année même où l'on adopta la Déclaration
Universelle des Droits de l'Homme. Dans ce rapport, Ben Barka définissait
le rôle des Nations Unies dans la défense des libertés
des peuples comme suit :
J'ai vu Mehdi Ben Barka, pour la première fois, en février
1959 alors qu'il était Président de l'Assemblée nationale
consultative9 et que je venais de prendre mes fonctions de Directeur
général de la Radiodiffusion marocaine. Je connaissais son
passé de militant et son attachement à la politique du non-alignement
énoncée à Bandung.10 Mais c'est après
1960, au cours de rencontres en dehors du Maroc;, à Paris essentiellement
où je me trouvais en tant que fonctionnaire international, que j'ai
appris à le connaître.
J'ai pu, de ce fait, découvrir son immense ouverture sur le monde,
l'étendue de sa culture, la rapidité de son esprit, une capacité
créatrice qui favorisait l'innovation, un instinct politique d'une
grande finesse, sa grande simplicité et une probité hors du
commun. J'étais subjugué par son immense passion pour tout
ce qui concernait la libération du Tiers-Monde et l'amélioration
de son niveau de vie, et impressionné par l'énorme respect
dont il jouissait à travers le monde.
Une image bien différente dans l'ensemble de celle que j'avais du
Président de l'Assemblée Consultative et du dirigeant de l'Union
Nationale des Forces Populaires (UNFP); que j'avais brièvement rencontré
à deux ou trois reprises à Rabat entre 1959 et 1960. Ben Barka
l'internationaliste est le produit d'une métamorphose qui lui a permis
de garder toutes les qualités du nationaliste éclairé
tout en élargissant ses horizons, découvrant ainsi les liens
intimes qui relient l'action nationale à l'action internationale.
Le 3 janvier 1961 je prenais mes fonctions de chef de la division Afrique
qui venait d'être créée à l'UNESCO; à
Paris;. Une semaine après, le 10 janvier, je déjeunais avec
Mehdi au restaurant de l'UNESCO. Après cela on s'est rencontré,
une vingtaine de fois durant les quatre années qui suivirent.
Ce que je tiens à souligner dans ce témoignage c'est que la
quasi-totalité de nos discussions avaient trait à la problématique
du développement des pays du Tiers-Monde et plus particulièrement
ceux de l'Afrique; et du Monde Arabe. L'Afrique était le point central
de mes préoccupations et de celui de mes activités professionnelles.
J'avais contribué, avec Mekki Abbas; (Soudan) et Robert Gardiner;
(Ghana), à la rédaction du mandat de la Commission Economique
des Nations Unies; pour l'Afrique et j'ai assisté à sa naissance
à Addis Abeba à la fin décembre 1958. J'ai été
responsable de la création, en mai 1960, de la première organisation
intergouvernementale africaine - l'Union des Radiodiffusions et Télévisions
Nationales d'Africaines (URTNA);.
Lors de la XIème Conférence générale de l'UNESCO
tenue à Paris (octobre 1960) j'ai été élu Président
du Groupe africain - une des raisons pour lesquelles le Directeur général
de l'UNESCO me demanda, à la fin de la Conférence, de mettre
sur pied la Division de l'Afrique au sein du secrétariat et de m'occuper
de la supervision de l'exécution du programme approuvé pour
l'Afrique.
Ces détails d'ordre autobiographique sont donnés afin d'expliquer
pourquoi l'Afrique était le sujet dominant des discussions avec Ben
Barka et les raisons qui l'incitaient à me voir. Il venait souvent
avec des questions assez précises ayant trait au développement
économique et social du Continent.11 J'ai beaucoup appris
à travers ces réunions qui étaient des séances
de travail et qui m'ont ouvert les yeux sur la solidité des intérêts
coloniaux et la connivence de bon nombre de nationalistes et révolutionnaires
de la veille. Ben Barka savait que le chemin de la libération serait
long ... très long. C'est peut-être ce qui aiguisa mon intérêt
pour les analyses à long terme et pour la prospective.
Dans une lettre datée qu'il m'adressa d'Accra, le 1er janvier 1963,
Ben Barka écrivait :
On voit la place qu'occupent les problèmes africains chez Ben
Barka et plus particulièrement leur dimension internationale. L'idée
d'une revue traitant des problèmes de l'Afrique lui était
très chère. Il n'a jamais pu la réaliser. La réunion
d'Addis Abeba, dont il parle, est celle de 1963 où l'Organisation
de l'Unité Africaine (OUA); fut créée et dont le premier
Secrétaire général, Diallo Telli 12 (Guinée)
était un grand ami du Maroc. Le groupe de Casablanca, constitué
des pays "progressistes" de l'Afrique (Ghana, Guinée, Libye,
Mali, Maroc et République Arabe Unie), dont la création remontait
à janvier 1961, avait encore le vent en poupe.
L'engagement pour ne pas dire la passion de Ben Barka pour l'unité
africaine ne l'empêchait pas de garder toute sa lucidité au
niveau de l'analyse des réalités du continent puisque sa conclusion
est que "l'union politique est actuellement impossible à cause
des séquelles du colonialisme traditionnel". L'importance que
Ben Barka accordait à la coopération socio-économique
et culturelle entre les pays africains est la résultante de cette
analyse politique.
Le problème algérien figurait parmi ses principales préoccupations
et il était une des personnes consultées par le général
de Gaulle sur cette question. Les accords d'Evian en mars 1962 mirent fin
à la guerre, consacrèrent la victoire de la révolution
algérienne en reconnaissant le droit de l'Algérie; à
l'autodétermination. Les liens de Ben Barka; avec l'Algérie
remontent à ses jours d'étudiant à l'Université
d'Alger où il obtint une licence en mathématiques en 1942.
D'autres personnes, bien plus compétentes que moi, doivent parler,
au cours de ce colloque, des rapports de Ben Barka avec l'Algérie
et le Maghreb;. Je me bornerai à signaler que c'est peu de temps
après les accords d'Evian, le 15 mai 1962, que Ben Barka retourna
au Maroc; à la suite d'un exil de deux ans et demi.
Dans sa présentation du thème "Mehdi Ben Barka; et les
nationalistes arabes", Mohamed Harbi; ne manquera pas de nous relater
tout l'intérêt que celui-ci portait à la question palestinienne
et les initiatives qu'il entreprit au sein de l'Organisation de Solidarité
des Peuples d'Afrique et d'Asie (OSPAA) en faveur de la libération
du peuple palestinien;.
Pour Ben Barka, toutes les questions ayant trait à la lutte anti-coloniale
représentaient un seul et même problème. A son retour
d'exil, au cours d'une réunion à Rabat et à la veille
du 2ème congrès de l'UNFP, Mehdi Ben Barka;; déclara
le 20 mai 1962 :
La période allant de 1960 à 1965 était marquée
par de grands tiraillements entre l'Union Soviétique et la Chine.
Les mouvements tels que ceux de l'OSPAA; et un bon nombre de pays du Tiers-Monde
soutenaient la Chine tout en essayant d'atténuer les désaccords
entre ces deux "Grands". Mehdi Ben Barka; a dépensé
beaucoup d'énergie à cette fin. Je me rappelle un dîner
avec lui et Abderrahim Bouabid;, à Paris le 11 septembre 1962 à
la veille de leur départ pour une visite de l'URSS à l'invitation
du Comité Soviétique de Solidarité afro-asiatique;.
Ben Barka considérait le conflit sino-russe comme un énorme
obstacle aux objectifs des pays non-alignés et à la réalisation
des objectifs des mouvements de libération. Ses rapports avec l'URSS
étaient bons comme ils l'étaient avec la Chine qu'il visita
à deux reprises et où il rencontra Mao Zedong; et Chou en
Lai;. Le rapport que Ben Barka adressa à Ahmed Ben Bella, en juin
1965, est assez éloquent sur le différend sino-soviétique;
il a été traduit par Abderrahmane Youssefi; et distribué
à notre présent colloque.14 Je n'en retiendrai que
ces deux passages qui concernent le différend sino-soviétique
et la tenue de la Tricontinentale :
En juin 1963, Ben Barka reprend la route d'un exil dont il ne reviendra
pas. Entre cette date et celle de sa disparition, soit durant 28 mois, Mehdi
Ben Barka; consacra la quasi-totalité de son temps aux activités
du mouvement de solidarité afro-asiatique. Avec la création
de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement
(CNUCED;), en 1964, les pays du Tiers-Monde avaient atteint le zénith
de leur rôle sur la scène internationale. Richard Gardner;,
Sous Secrétaire d'Etat-adjoint qui présida la délégation
des Etats-Unis; à cette Conférence, a écrit :
"Un événement diplomatique d'une importance majeure -
et un tournant dans l'évolution de l'organisation internationale.
C'était la plus grande et la plus complète conférence
inter-gouvernementale qui se soit jamais tenue, avec la participation de
plus de 2000 délégués en provenance de 119 pays. C'était
la première conférence importante où les clivages se
sont faits dans le sens Nord-Sud, et non Est-Ouest." 15
C'est dans cet environnement très favorable aux causes du Tiers-Monde
que Ben Barka préparait la Tricontinentale;. Du 6 au 19 mai 1965
se tenait le 4ème Congrès de l'Organisation de la Solidarité
des Peuples Afro-Asiatiques (OSPAA;) qui décida de s'élargir
à l'Amérique Latine et de convoquer une conférence
tricontinentale en 1966 à Cuba;. Ben Barka fut choisi comme Président
du Comité Préparatoire de celle-ci.
Le Comité Préparatoire s'est réuni au Caire sous sa
présidence du 1er au 2 septembre 1965. Selon Claude Estier qui l'avait
vu à l'occasion de cette réunion, Ben Barka avait "acquis
une dimension qui faisait de lui un leader révolutionnaire mondial
en même temps qu'un des principaux idéologues du Tiers-Monde."16
Dès le milieu de 1965 les tendances qui étaient favorables
au Tiers-Monde commencèrent à changer et certains des principaux
protagonistes de la lutte anti-coloniale quittèrent la scène.
Ben Bella; a été renversé par Houari Boumediène;
le 19 juin 1965 - dix jours avant la date de la grande conférence
afro-asiatique (2e Bandung;) qui devait se tenir à Alger le 29 juin
1965 et qui fut ajournée. Trois mois plus tard, en octobre 1965,
c'est Soekarno;, le Président de l'Indonésie; et une des principales
figures du mouvement de libération du tiers monde qui est renversé
à son tour- quelques jours avant la disparition de Ben Barka.
La "Tricontinentale" s'est tenue en son absence en janvier 1966
à La Havane. La scène internationale était déjà
autre. Le rideau du Premier acte du Tiers-Monde (1955-1965) était
tiré. Ben Barka avait prévu, dès 1960, certaines manifestations
du néocolonialisme lorsqu'il décrivait le rôle de "satellites"
joué par des nationaux,
"Aussi le colonialisme a-t-il désormais recours à ses
satellites dans le but d'éloigner le courant populaire des centres
de décision ..."
Aujourd'hui, trente ans après son enlèvement, la mémoire
de Ben Barka est toujours présente car elle symbolise une phase essentielle
de l'histoire contemporaine et de l'évolution de l'humanité
vers la libération de l'homme - de tous les hommes et de toutes les
femmes.
Cette libération est bien loin d'être achevée. Elle
a même subi une régression depuis le début de cette
décennie. Une régression visible à l'oeil nu en ce
50ème anniversaire de l'Organisation des Nations Unies; qui a contribué
à cette libération mais souffre actuellement de ce reflux.
Abderrahim Bouabid;, le grand compagnon de route de Mehdi Ben Barka;, avait
résumé cette régression de l'ordre mondial d'une manière
bien concise au cours de la dernière déclaration qu'il fit
devant le Comité central de l'USFP en 1991,
"En effet, l'ordre mondial d'avant la destruction de l'Irak; ou celui
qu'on évoque après cet événement ne satisfait
guère les individus intègres et honnêtes à l'échelle
mondiale, l'axe de cet ordre est une organisation des Nations Unies paralysée
avant la chute du bloc Est et asservie depuis...".
Pour conclure voici un extrait d'un article paru dans le Financial Times
de Londres - qu'on ne saurait taxer d'anticolonial - et qui nous offre une
description d'un très grand réalisme de ce "nouvel ordre
mondial". Je pense que, si Mehdi Ben Barka était encore en vie,
il la ferait sienne. Dans cet article de James Morgan; on pouvait lire :
"La chute du bloc soviétique a laissé au FMI; et au G7
le soin de gouverner le monde et de créer un nouvel âge impérial...
La construction d'un nouveau système global est orchestrée
par le Groupe des Sept, le FMI;, la Banque Mondiale; et le GATT;. Mais il
fonctionne à l'aide d'un système de gouvernement indirect
qui a requis l'intégration de responsables de pays en voie de développement
dans le réseau de la nouvelle classe dirigeante."
"Les pays en voie de développement non seulement acceptent ce
qui aurait été considéré comme un rôle
subordonné dans l'économie mondiale il y a deux décennies
- mais aussi ils appuient la demande pour un système où cette
subordination peut être exercée ... Tout ceci est étonnamment
différent de 1970 mais pas très différent de 1900...
Dans les vieux territoires impériaux les choses sont en train de
retourner au statu quo ante." 17
Dans ce lieu qui s'adonne à l'avancement de la connaissance comme
en témoigne la qualité des communications présentées
au présent colloque, il est normal de laisser le mot de la fin à
Mehdi Ben Barka;, le grand défenseur de la liberté mais aussi
de la recherche scientifique. La première année de l'indépendance,
l'été 1956, Ben Barka disait au cours d'un colloque à
Tioumliline; :
"Sans recherche scientifique il ne peut pas y avoir d'évolution
; bien plus il ne pourrait même y avoir de vie."
En attendant que la recherche et les recherches élucident la vérité
sur les conditions de sa disparition, associons nous, avec reconnaissance,
à l'hommage que les organisateurs de ce colloque rendent à
la mémoire d'un militant "internationaliste" dont l'héritage,
trente ans après sa mort, est plus vivant que jamais.
La mémoire, dans le cas de Mehdi Ben Barka;, se conjugue peut-être
encore plus au futur qu'au passé. Cet hommage est donc également
un acte de foi dans l'avenir de la liberté, de la post-décolonisation
et du post-Ben Barkisme.
"Dieu est avec les patients."
Mahdi Elmandjra
E-mail
Institut Maghreb-Europe, Univ. Paris 8, Politis-La Revue, Montreuil, Novembre
1995.
* 17-18 novembre 1995