De l'independance marocaine
à la tricontinentale *

Autour de la pensée et de l'action
du leader politique marocain
Mehdi Ben Barka

Ben Barka, l'internationaliste


C'est un grand honneur que d'être associé à l'hommage que l'Institut Maghreb-Europe; et la revue Politis rendent à Mehdi Ben Barka ici à l'Université Paris VIII. Ce cadre académique est fort approprié car Ben Barka a été, d'abord et avant tout, un éducateur et un pédagogue fort conscient de l'importance de l'éducation comme instrument de libération et d'épanouissement. Il a d'ailleurs présidé la première commission qui s'est penchée sur la réforme de l'enseignement immédiatement après l'indépendance.

Mon témoignage est l'expression du respect que je porte à l'oeuvre d'un homme dont toute la vie a été consacrée à la défense de la dignité de ses semblables au-delà des frontières, des races et des religions. C'est aussi une symbolique et très modeste manière de contribuer à la mémoire collective qui se construit grâce aux multiples manifestations organisées et aux ouvrages publiés, à travers le monde, à l'occasion du 30ème anniversaire de sa disparition.

Je tiens, à cet égard, à mentionner, en particulier, le remarquable travail qui a été effectué par Abdellatif Jebro; dans les quatre volumes qu'il a consacrés à la biographie de Ben Barka 1 , et auquel je suis grandement redevable.

Au moment de son enlèvement, le vendredi 29 octobre 1965, Ben Barka n'avait que 45 ans. Sa vie de militant comptait déjà plus de 30 ans - dont près de six ans furent passés en prison2. Il a connu l'exil à deux reprises, d'abord entre janvier 1960 3 et mai 1962 et, à nouveau en juin 1963 jusqu'à sa disparition. C'est durant l'intervalle de ce total de cinq années d'exil que se concentrent les majeures activités et réalisations de Mehdi Ben Barka l'internationaliste. Une période qui coïncida avec l'entrée de l'Afrique; sur la scène internationale et qui fut celle de l'âge d'or du tiers mondisme et des grandes convictions anti-coloniales.

Quelques jours avant son départ en exil, dans une réunion tenue au début janvier 1960, au siège de l'Union des Forces Populaires (UNFP); à Casablanca, avec des étudiants, des commerçants et des représentants du parti, Mehdi Ben Barka a fait une intervention 4 qui mérite d'être longuement citée car elle nous aide à comprendre sa position à l'égard du colonialisme :

"La bataille que mène le peuple est décisive dans la mesure où l'on peut la qualifier de bouleversement positif dans la conception du devenir du Maroc ;libre et indépendant ... La bataille est de grande importance : elle est destinée à nous faire obtenir l'indépendance véritable se traduisant par notre accession à l'autogestion de nos destinées, à notre autosuffisance au double point de vue du revenu national et de nos ressources naturelles.

"Une telle libération atteint profondément le colonialisme en touchant de manière continue à ses intérêts. Aussi le colonialisme a-t-il désormais recours à ses satellites dans le but d'éloigner le courant populaire des centres de décision, surtout depuis que le Maroc a réussi à s'imposer sur la scène internationale, à se délivrer de toute influence extérieure de nature à corroborer indirectement la politique colonialiste.

"Les colonialistes ont reconnu l'indépendance à l'issue de négociations dont ils avaient pris l'initiative, pour mieux garantir leurs privilèges. Mais quand fut constitué, en réponse au voeu commun du roi et du peuple, un gouvernement populaire et que celui-ci commença a exercer ses prérogatives dans des conditions difficiles, le colonialisme se trouva pour la première fois en face d'une volonté résolue de rejet de la dépendance ...

"Etant donné que les forces vives du pays soutenaient cette politique et appelaient le peuple marocain à mener résolument la lutte libératrice, le colonialisme chercha à s'opposer à tout mouvement d'émancipation en suggérant à ses agents qui avaient sa confiance de contrecarrer l'action de la classe consciente.

"Nous sommes les adversaires du colonialisme et nous le combattrons par tous les moyens même s'il pense pouvoir compter sur des satellites qui dénaturent les faits en cherchant à imprimer à la lutte nationale un cachet de dissensions partisanes ... L'expérience nous a enseigné que le voilement des réalités ne peut jamais aboutir qu'à confondre ceux qui en sont les initiateurs et qu'en fin de compte, ce sont les comploteurs colonialistes et leurs agents qui subissent la défaite." 5

Ben Barka; démonte la mécanique du colonialisme en soulignant les liens étroits entre le développement basé sur l'autogestion et l'autosuffisance6 , et la lutte anti-coloniale. Douze ans plus tôt, en 1948, lors d'une de ses premières missions sur le plan international, Ben Barka s'était déjà distingué par le procès qu'il fit au colonialisme, à Paris lors de sa déposition aux Nations Unies; sur la situation des droits de l'homme et des libertés publiques au Maroc.7

Il présenta, alors, un rapport détaillé sous sa signature à l'Assemblée générale des Nations Unies;. C'est ainsi qu'il fit ses véritables débuts sur la scène internationale - l'année même où l'on adopta la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Dans ce rapport, Ben Barka définissait le rôle des Nations Unies dans la défense des libertés des peuples comme suit :

"Les Nations Unies devraient respecter leurs engagements. Elles ne devraient pas devenir un instrument entre les mains des puissances coloniales ; bien au contraire, elles devraient aider les peuples faibles dans leur lutte pour l'indépendance nationale et leur marche vers le progrès politique, économique et social.

"En garantissant les droits élémentaires et les libertés essentielles à tous les peuples sans exception aucune, les Nations Unies entreprendraient, non seulement, une oeuvre remarquable en faveur des peuples faibles mais également en faveur de la paix et la quiétude de l'ensemble de l'humanité." 8

J'ai vu Mehdi Ben Barka, pour la première fois, en février 1959 alors qu'il était Président de l'Assemblée nationale consultative9 et que je venais de prendre mes fonctions de Directeur général de la Radiodiffusion marocaine. Je connaissais son passé de militant et son attachement à la politique du non-alignement énoncée à Bandung.10 Mais c'est après 1960, au cours de rencontres en dehors du Maroc;, à Paris essentiellement où je me trouvais en tant que fonctionnaire international, que j'ai appris à le connaître.

J'ai pu, de ce fait, découvrir son immense ouverture sur le monde, l'étendue de sa culture, la rapidité de son esprit, une capacité créatrice qui favorisait l'innovation, un instinct politique d'une grande finesse, sa grande simplicité et une probité hors du commun. J'étais subjugué par son immense passion pour tout ce qui concernait la libération du Tiers-Monde et l'amélioration de son niveau de vie, et impressionné par l'énorme respect dont il jouissait à travers le monde.

Une image bien différente dans l'ensemble de celle que j'avais du Président de l'Assemblée Consultative et du dirigeant de l'Union Nationale des Forces Populaires (UNFP); que j'avais brièvement rencontré à deux ou trois reprises à Rabat entre 1959 et 1960. Ben Barka l'internationaliste est le produit d'une métamorphose qui lui a permis de garder toutes les qualités du nationaliste éclairé tout en élargissant ses horizons, découvrant ainsi les liens intimes qui relient l'action nationale à l'action internationale.

Le 3 janvier 1961 je prenais mes fonctions de chef de la division Afrique qui venait d'être créée à l'UNESCO; à Paris;. Une semaine après, le 10 janvier, je déjeunais avec Mehdi au restaurant de l'UNESCO. Après cela on s'est rencontré, une vingtaine de fois durant les quatre années qui suivirent.

Ce que je tiens à souligner dans ce témoignage c'est que la quasi-totalité de nos discussions avaient trait à la problématique du développement des pays du Tiers-Monde et plus particulièrement ceux de l'Afrique; et du Monde Arabe. L'Afrique était le point central de mes préoccupations et de celui de mes activités professionnelles.

J'avais contribué, avec Mekki Abbas; (Soudan) et Robert Gardiner; (Ghana), à la rédaction du mandat de la Commission Economique des Nations Unies; pour l'Afrique et j'ai assisté à sa naissance à Addis Abeba à la fin décembre 1958. J'ai été responsable de la création, en mai 1960, de la première organisation intergouvernementale africaine - l'Union des Radiodiffusions et Télévisions Nationales d'Africaines (URTNA);.

Lors de la XIème Conférence générale de l'UNESCO tenue à Paris (octobre 1960) j'ai été élu Président du Groupe africain - une des raisons pour lesquelles le Directeur général de l'UNESCO me demanda, à la fin de la Conférence, de mettre sur pied la Division de l'Afrique au sein du secrétariat et de m'occuper de la supervision de l'exécution du programme approuvé pour l'Afrique.

Ces détails d'ordre autobiographique sont donnés afin d'expliquer pourquoi l'Afrique était le sujet dominant des discussions avec Ben Barka et les raisons qui l'incitaient à me voir. Il venait souvent avec des questions assez précises ayant trait au développement économique et social du Continent.11 J'ai beaucoup appris à travers ces réunions qui étaient des séances de travail et qui m'ont ouvert les yeux sur la solidité des intérêts coloniaux et la connivence de bon nombre de nationalistes et révolutionnaires de la veille. Ben Barka savait que le chemin de la libération serait long ... très long. C'est peut-être ce qui aiguisa mon intérêt pour les analyses à long terme et pour la prospective.

Dans une lettre datée qu'il m'adressa d'Accra, le 1er janvier 1963, Ben Barka écrivait :

"Je t'informe du renouvellement de mon intention de publier la revue africaine maintenant que les choses se sont quelque peu stabilisées dans le Continent. Je voudrais qu'elle paraisse vers la fin mars, avant la conférence d'Addis Abeba afin qu'elle soit un instrument d'orientation et de clarification.

"J'ai besoin, pour le premier numéro, d'une étude sur l'évolution des voix africaines aux Nations Unies et leur distribution ainsi qu'une analyse des problèmes inscrits à l'ordre du jour de l'Assemblée générale - plus particulièrement ceux de la dernière session - afin que l'on tire deux conclusions :

"Premièrement, que l'union politique est actuellement impossible à cause des séquelles du colonialisme traditionnel ;

"Deuxièmement, que l'union est possible et essentielle dans le domaine économique par rapport à l'aide étrangère et au commerce.

"Je te prie de réfléchir à ce sujet. Je te téléphonerai dimanche lors de mon arrivée à Genève."

On voit la place qu'occupent les problèmes africains chez Ben Barka et plus particulièrement leur dimension internationale. L'idée d'une revue traitant des problèmes de l'Afrique lui était très chère. Il n'a jamais pu la réaliser. La réunion d'Addis Abeba, dont il parle, est celle de 1963 où l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA); fut créée et dont le premier Secrétaire général, Diallo Telli 12 (Guinée) était un grand ami du Maroc. Le groupe de Casablanca, constitué des pays "progressistes" de l'Afrique (Ghana, Guinée, Libye, Mali, Maroc et République Arabe Unie), dont la création remontait à janvier 1961, avait encore le vent en poupe.

L'engagement pour ne pas dire la passion de Ben Barka pour l'unité africaine ne l'empêchait pas de garder toute sa lucidité au niveau de l'analyse des réalités du continent puisque sa conclusion est que "l'union politique est actuellement impossible à cause des séquelles du colonialisme traditionnel". L'importance que Ben Barka accordait à la coopération socio-économique et culturelle entre les pays africains est la résultante de cette analyse politique.

Le problème algérien figurait parmi ses principales préoccupations et il était une des personnes consultées par le général de Gaulle sur cette question. Les accords d'Evian en mars 1962 mirent fin à la guerre, consacrèrent la victoire de la révolution algérienne en reconnaissant le droit de l'Algérie; à l'autodétermination. Les liens de Ben Barka; avec l'Algérie remontent à ses jours d'étudiant à l'Université d'Alger où il obtint une licence en mathématiques en 1942.

D'autres personnes, bien plus compétentes que moi, doivent parler, au cours de ce colloque, des rapports de Ben Barka avec l'Algérie et le Maghreb;. Je me bornerai à signaler que c'est peu de temps après les accords d'Evian, le 15 mai 1962, que Ben Barka retourna au Maroc; à la suite d'un exil de deux ans et demi.

Dans sa présentation du thème "Mehdi Ben Barka; et les nationalistes arabes", Mohamed Harbi; ne manquera pas de nous relater tout l'intérêt que celui-ci portait à la question palestinienne et les initiatives qu'il entreprit au sein de l'Organisation de Solidarité des Peuples d'Afrique et d'Asie (OSPAA) en faveur de la libération du peuple palestinien;.

Pour Ben Barka, toutes les questions ayant trait à la lutte anti-coloniale représentaient un seul et même problème. A son retour d'exil, au cours d'une réunion à Rabat et à la veille du 2ème congrès de l'UNFP, Mehdi Ben Barka;; déclara le 20 mai 1962 :

"Notre mouvement constitue une partie d'une lutte mondiale qui va de la Chine; à Cuba;." 13

La période allant de 1960 à 1965 était marquée par de grands tiraillements entre l'Union Soviétique et la Chine. Les mouvements tels que ceux de l'OSPAA; et un bon nombre de pays du Tiers-Monde soutenaient la Chine tout en essayant d'atténuer les désaccords entre ces deux "Grands". Mehdi Ben Barka; a dépensé beaucoup d'énergie à cette fin. Je me rappelle un dîner avec lui et Abderrahim Bouabid;, à Paris le 11 septembre 1962 à la veille de leur départ pour une visite de l'URSS à l'invitation du Comité Soviétique de Solidarité afro-asiatique;.

Ben Barka considérait le conflit sino-russe comme un énorme obstacle aux objectifs des pays non-alignés et à la réalisation des objectifs des mouvements de libération. Ses rapports avec l'URSS étaient bons comme ils l'étaient avec la Chine qu'il visita à deux reprises et où il rencontra Mao Zedong; et Chou en Lai;. Le rapport que Ben Barka adressa à Ahmed Ben Bella, en juin 1965, est assez éloquent sur le différend sino-soviétique; il a été traduit par Abderrahmane Youssefi; et distribué à notre présent colloque.14 Je n'en retiendrai que ces deux passages qui concernent le différend sino-soviétique et la tenue de la Tricontinentale :

"Vous savez que cette question (la réunion de la Tri continentale à La Havane) dont le principe a été adopté depuis décembre 1961 est restée sous le boisseau à cause du conflit sino-soviétique jusqu'à votre appel en janvier 1966...

"Nous n'avons pas pu empêcher ce conflit d'être évoqué au congrès. Il ne le fut qu'à l'occasion de questions secondaires puisque nous avons réussi à hisser le congrès au niveau du conflit mondial contre le colonialisme."

En juin 1963, Ben Barka reprend la route d'un exil dont il ne reviendra pas. Entre cette date et celle de sa disparition, soit durant 28 mois, Mehdi Ben Barka; consacra la quasi-totalité de son temps aux activités du mouvement de solidarité afro-asiatique. Avec la création de la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED;), en 1964, les pays du Tiers-Monde avaient atteint le zénith de leur rôle sur la scène internationale. Richard Gardner;, Sous Secrétaire d'Etat-adjoint qui présida la délégation des Etats-Unis; à cette Conférence, a écrit :

"Un événement diplomatique d'une importance majeure - et un tournant dans l'évolution de l'organisation internationale. C'était la plus grande et la plus complète conférence inter-gouvernementale qui se soit jamais tenue, avec la participation de plus de 2000 délégués en provenance de 119 pays. C'était la première conférence importante où les clivages se sont faits dans le sens Nord-Sud, et non Est-Ouest." 15

C'est dans cet environnement très favorable aux causes du Tiers-Monde que Ben Barka préparait la Tricontinentale;. Du 6 au 19 mai 1965 se tenait le 4ème Congrès de l'Organisation de la Solidarité des Peuples Afro-Asiatiques (OSPAA;) qui décida de s'élargir à l'Amérique Latine et de convoquer une conférence tricontinentale en 1966 à Cuba;. Ben Barka fut choisi comme Président du Comité Préparatoire de celle-ci.

Le Comité Préparatoire s'est réuni au Caire sous sa présidence du 1er au 2 septembre 1965. Selon Claude Estier qui l'avait vu à l'occasion de cette réunion, Ben Barka avait "acquis une dimension qui faisait de lui un leader révolutionnaire mondial en même temps qu'un des principaux idéologues du Tiers-Monde."16

Dès le milieu de 1965 les tendances qui étaient favorables au Tiers-Monde commencèrent à changer et certains des principaux protagonistes de la lutte anti-coloniale quittèrent la scène. Ben Bella; a été renversé par Houari Boumediène; le 19 juin 1965 - dix jours avant la date de la grande conférence afro-asiatique (2e Bandung;) qui devait se tenir à Alger le 29 juin 1965 et qui fut ajournée. Trois mois plus tard, en octobre 1965, c'est Soekarno;, le Président de l'Indonésie; et une des principales figures du mouvement de libération du tiers monde qui est renversé à son tour- quelques jours avant la disparition de Ben Barka.

La "Tricontinentale" s'est tenue en son absence en janvier 1966 à La Havane. La scène internationale était déjà autre. Le rideau du Premier acte du Tiers-Monde (1955-1965) était tiré. Ben Barka avait prévu, dès 1960, certaines manifestations du néocolonialisme lorsqu'il décrivait le rôle de "satellites" joué par des nationaux,

"Aussi le colonialisme a-t-il désormais recours à ses satellites dans le but d'éloigner le courant populaire des centres de décision ..."

Aujourd'hui, trente ans après son enlèvement, la mémoire de Ben Barka est toujours présente car elle symbolise une phase essentielle de l'histoire contemporaine et de l'évolution de l'humanité vers la libération de l'homme - de tous les hommes et de toutes les femmes.

Cette libération est bien loin d'être achevée. Elle a même subi une régression depuis le début de cette décennie. Une régression visible à l'oeil nu en ce 50ème anniversaire de l'Organisation des Nations Unies; qui a contribué à cette libération mais souffre actuellement de ce reflux. Abderrahim Bouabid;, le grand compagnon de route de Mehdi Ben Barka;, avait résumé cette régression de l'ordre mondial d'une manière bien concise au cours de la dernière déclaration qu'il fit devant le Comité central de l'USFP en 1991,

"En effet, l'ordre mondial d'avant la destruction de l'Irak; ou celui qu'on évoque après cet événement ne satisfait guère les individus intègres et honnêtes à l'échelle mondiale, l'axe de cet ordre est une organisation des Nations Unies paralysée avant la chute du bloc Est et asservie depuis...".

Pour conclure voici un extrait d'un article paru dans le Financial Times de Londres - qu'on ne saurait taxer d'anticolonial - et qui nous offre une description d'un très grand réalisme de ce "nouvel ordre mondial". Je pense que, si Mehdi Ben Barka était encore en vie, il la ferait sienne. Dans cet article de James Morgan; on pouvait lire :

"La chute du bloc soviétique a laissé au FMI; et au G7 le soin de gouverner le monde et de créer un nouvel âge impérial... La construction d'un nouveau système global est orchestrée par le Groupe des Sept, le FMI;, la Banque Mondiale; et le GATT;. Mais il fonctionne à l'aide d'un système de gouvernement indirect qui a requis l'intégration de responsables de pays en voie de développement dans le réseau de la nouvelle classe dirigeante."

"Les pays en voie de développement non seulement acceptent ce qui aurait été considéré comme un rôle subordonné dans l'économie mondiale il y a deux décennies - mais aussi ils appuient la demande pour un système où cette subordination peut être exercée ... Tout ceci est étonnamment différent de 1970 mais pas très différent de 1900... Dans les vieux territoires impériaux les choses sont en train de retourner au statu quo ante." 17

Dans ce lieu qui s'adonne à l'avancement de la connaissance comme en témoigne la qualité des communications présentées au présent colloque, il est normal de laisser le mot de la fin à Mehdi Ben Barka;, le grand défenseur de la liberté mais aussi de la recherche scientifique. La première année de l'indépendance, l'été 1956, Ben Barka disait au cours d'un colloque à Tioumliline; :

"Sans recherche scientifique il ne peut pas y avoir d'évolution ; bien plus il ne pourrait même y avoir de vie."

En attendant que la recherche et les recherches élucident la vérité sur les conditions de sa disparition, associons nous, avec reconnaissance, à l'hommage que les organisateurs de ce colloque rendent à la mémoire d'un militant "internationaliste" dont l'héritage, trente ans après sa mort, est plus vivant que jamais.

La mémoire, dans le cas de Mehdi Ben Barka;, se conjugue peut-être encore plus au futur qu'au passé. Cet hommage est donc également un acte de foi dans l'avenir de la liberté, de la post-décolonisation et du post-Ben Barkisme.

"Dieu est avec les patients."


Mahdi Elmandjra
E-mail


Institut Maghreb-Europe, Univ. Paris 8, Politis-La Revue, Montreuil, Novembre 1995.


* 17-18 novembre 1995


Notes

1
Abdellatif Jebro, Mehdi Ben Barka, éditions Al Maghribia, Casablanca, 4 volumes publiés entre 1986 et 1995 ; le 5ème et dernier volume est en cours de préparation. Le travail biographique entrepris par Zakya Daoud (Jacqueline Loghlam) et Maâti Monjib, dont des extraits ont été publiés dans la presse marocaine ("Libération Spécial Mehdi Ben Barka", Casablanca, octobre 1995) semble également prometteur. Il devrait paraître ces jours-ci aux éditions Michalon, Paris, sous le titre La Vie interrompue de Mehdi Ben Barka.

2 Ben Barka a été en prison en 1944, après sa signature du Manifeste de l'Indépendance, pour une durée de 13 mois et une seconde fois, en 1951, pendant 42 mois soit un total de 55 mois.

3 Il quitta Casablanca le 21 janvier 1960 pour Tunis afin d'y représenter (avec Abdelhadi Boutaleb) l'Union Nationale des Forces Populaires (UNFP, créée le 25 janvier 1959) à la 2ème Conférence des Peuples Africains (25-29 janvier 1960). Il ne retourna au Maroc que le 15 mai 1962 pour participer au 2ème Congrès de l'UNFP.

4 Voir Abdellatif Jebro, Mehdi Ben Barka (vol.3), pp.38-40.

5 Cette intervention a été entièrement reprise dans le quotidien de l'UNFP, "Errai El Am" daté du 10 janvier 1960.

6 Vingt ans plus tard, les Chefs d'Etat et de gouvernement adoptaient, lors de la 16ème session de l'Organisation de l'Unité Africaine tenue à Monrovia en 1979, une "Déclaration d'engagement sur les principes directeurs à respecter et les mesures à prendre pour réaliser l'autosuffisance nationale et collective dans le domaine économique et social en vue de l'instauration d'un nouvel ordre économique international."

7 En octobre 1948, Ben Barka rejoint Abderrahim Bouabid à Paris. Bouabid représentait le Parti de l'Istiqlal auprès des étudiants et des travailleurs marocains en France et en Belgique, il avait un bureau au 52 Avenue. Kleber près du Palais de Chaillot où se tenait l'Assemblée générale de l'ONU. Ce bureau était devenu le siège de tous les mouvements de libération du Maghreb.

8 Cité dans Abdellatif Jebro, "Les mathématiques - école du nationalisme", p. 161, vol.I, biographie de Ben Barka, op. cit.

9 Ses fonctions de Président de l'Assemblée Consultative prirent fin le 22 octobre 1959.

10 Une des premières actions de Ben Barka fut de faire adopter par l'Assemblée Consultative, en novembre 1957, une résolution appuyant la politique de non-alignement.

11 Ben Barka était déjà bien connu à l'UNESCO qui lui renda un vibrant hommage, pour son action contre l'analphabétisme, lors d'un déjeuner offert en son honneur par le Directeur général (Vitorio Veronese).

12 Diallo Telli a été le premier ambassadeur auprès des Nations Unies nommé par Sékou Touré après l'indépendance de la Guinée en 1958. Quoiqu'il y eut un accord d'union entre la Guinée et le Ghana, Diallo Telli a préféré bénéficier des facilités de la mission marocaine auprès de l'O.N.U. Le Chargé d'Affaires de la mission, Abdellatif Filali, me demanda d'assister l'ambassadeur Telli dans ses contacts auprès des autres délégations à la veille de l'admission de la Guinée.

13 Cité par Abdellatif Jebro dans "Al Ittihad Al Ichtiraki", 18 octobre 1995, Casablanca.

14 Cette traduction a été publiée dans le journal "Libération" du 28-29 octobre 1995, Casablanca.

15 Richard Gardner, "The United Nations Conférence on Trade and Development", in "The Global Partnership", Praeger, N.Y. 1968.

16 Cité dans "A l'image de sa vie", Zakya Daoud, numéro spécial de Libération sur Ben Barka, Casablanca, octobre 1995.

17 Financial Times Week-end, 25-26 avril 1993, Londres.



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